Journal / TDAH & créativité
« Elle sera écrivain. » Mon parcours scolaire chaotique, quand on découvre 25 ans plus tard qu'on a un TDAH
Je me souviens de cette scène comme si c'était hier.
J'étais en CP. Nous venions de regarder Peau d'Âne. Sauf que moi, je connaissais déjà le film par cœur. Je l'avais vu une bonne quinzaine de fois.
La maîtresse nous demande ensuite d'écrire ce que nous avons retenu de l'histoire.
Nous venions tout juste d'apprendre à écrire.
Pendant que la plupart des enfants noircissaient quelques lignes, moi, je remplissais plusieurs pages. Je ne me souviens plus si c'était sept ou huit, mais suffisamment pour que ma maîtresse dise à mes parents :
« J'hallucine… elle sera écrivain plus tard. »
Autant vous dire qu'elle s'est complètement trompée.
Enfin… à moitié.
Parce qu'aujourd'hui j'écris énormément.
Mais je suis incapable de lire un roman.
Le paradoxe
C'est probablement l'un des plus grands paradoxes de ma vie.
J'adore apprendre.
Je suis d'une curiosité presque maladive.
Je peux passer des nuits entières à regarder des documentaires, à lire des publications scientifiques, à apprendre la biologie moléculaire, les neurosciences, les hormones, l'intelligence artificielle, le référencement naturel ou encore la formulation cosmétique.
Mais ouvrez-moi un roman…
Impossible.
Mon cerveau décroche.
J'ai entendu toute ma vie :
« Tu verras, tu n'as simplement pas encore trouvé le bon livre. »
Eh bien non.
J'ai aujourd'hui 40 ans.
Le fameux livre n'est jamais arrivé.
Je n'ai jamais réussi à lire par plaisir.
Et pourtant… j'ai obtenu 12 à l'écrit et 15 à l'oral au baccalauréat de français.
Pourquoi ?
Parce que les œuvres étaient imposées, les textes préparés, les analyses structurées. Ce n'était pas de la lecture de loisir. C'était un exercice intellectuel, avec un objectif précis.
Mon cerveau adore les objectifs.
Il déteste errer sans raison.
Je me souviens d'ailleurs d'un professeur particulier qui venait donner des cours à mon frère et à moi.
Pendant qu'il travaillait avec mon frère, il m'avait tendu un livre.
« Tiens, commence à lire ça. »
Je me rappelle parfaitement avoir tourné les pages pendant une demi-heure.
Sans pratiquement en lire une seule.
Je faisais semblant.
Mon regard suivait les lignes.
Mon cerveau, lui, était déjà ailleurs.
À l'époque, je pensais simplement être bizarre.
Aujourd'hui, je comprends que mon cerveau ne trouvait tout simplement aucun intérêt à ce qu'il avait sous les yeux.
Une élève à géométrie variable
Toute ma scolarité a ressemblé à ça.
Quand une matière me passionnait, j'étais excellente.
Quand elle ne m'intéressait pas…
Je pouvais littéralement faire un blocage.
Et je ne dis pas ça pour plaisanter.
J'ai pourtant choisi un bac scientifique.
À l'époque, je voulais devenir médecin, comme mes parents.
La biologie me fascinait.
Les sciences de la vie et de la Terre étaient presque un jeu.
Les mathématiques, en revanche…
Une catastrophe.
Les chiffres ne m'intéressaient pas.
Et lorsque quelque chose ne m'intéresse pas, mon cerveau décide assez rapidement que ce n'est pas une priorité.
« Vous n'aurez jamais votre bac. »
Cette phrase, je m'en souviens mot pour mot.
Elle vient de mon professeur de mathématiques en terminale.
« Mademoiselle Fenninger, vous n'aurez jamais votre bac. »
Je lui ai répondu très calmement :
« Je sais encore faire une moyenne. »
Ça peut paraître prétentieux.
En réalité, c'était simplement très pragmatique.
J'avais calculé exactement les notes qu'il me fallait dans chaque matière pour obtenir mon bac.
Et puisque les mathématiques étaient, à mes yeux, du temps perdu par rapport aux matières où je pouvais réellement gagner des points…
J'ai pris une décision qui a énormément inquiété mes parents.
Trois mois avant le bac…
J'ai arrêté d'aller au lycée.
Oui.
Complètement.
Ma mère était terrorisée.
Moi, étonnamment, j'étais très sereine.
Je préférais travailler à ma façon.
Comme toujours.
Jamais comme les autres.
Le problème n'a jamais été d'apprendre
Pendant des années, on m'a qualifiée de paresseuse.
Parce que c'est ce qu'on finit souvent par dire à un élève capable d'exceller dans certaines matières et d'être catastrophique dans d'autres.
Le problème, c'est que vu de l'extérieur, ça ressemble à un manque de travail.
En réalité, ce n'est pas de la paresse.
C'est un cerveau qui fonctionne de manière sélective.
Avec le recul, je pense que le problème n'a jamais été d'apprendre.
Le problème, c'était que mon cerveau choisissait lui-même ce qu'il acceptait d'apprendre.
Il ne classe pas les informations selon leur importance.
Il les classe selon leur intérêt.
Quand quelque chose me passionne, je peux apprendre une quantité d'informations complètement déraisonnable.
Je retiens tout.
Je fais des liens.
Je vais toujours plus loin.
Je peux y consacrer des journées entières sans ressentir la moindre fatigue.
En revanche, lorsque le sujet ne m'intéresse pas…
C'est comme essayer de remplir une baignoire sans avoir mis le bouchon.
Rien ne reste.
Aujourd'hui encore, je peux passer huit heures d'affilée à apprendre un nouveau domaine sans voir le temps passer.
En revanche, lire un roman de 300 pages reste une épreuve.
Et c'est probablement ce qui résume le mieux mon fonctionnement.
Je ne suis pas paresseuse.
Je suis capable de travailler énormément.
À une seule condition : que mon cerveau comprenne pourquoi il devrait s'y intéresser.
Le jour des résultats
Les résultats du bac étaient affichés à Versailles.
Je me souviens encore de l'attente.
Je découvre mes notes.
3 en mathématiques.
Et, contre toute attente… j'étais presque surprise d'avoir eu 3.
Pour être honnête, je ne m'attendais même pas à avoir autant.
Je me revois encore le jour de l'épreuve. J'avais écrit mon nom, griffonné un début de je ne sais quoi sur la première page… puis plus rien.
Vraiment plus rien.
J'ai rendu une copie quasiment blanche.
Mon cerveau était vide.
Je savais que je n'avais jamais réussi à m'intéresser suffisamment aux mathématiques pour apprendre.
Je n'allais pas inventer des réponses.
À l'inverse, les autres matières correspondaient quasiment exactement à ce que j'avais prévu.
Même en SVT, je me souviens être sortie de l'épreuve bien avant la fin.
J'avais répondu à tout ce que j'avais à répondre.
Rester assise trois heures de plus n'aurait rien changé.
Résultat final :
10,30.
J'avais mon bac.
Exactement comme je l'avais calculé.
Quand j'y repense aujourd'hui, je souris.
Mon professeur de mathématiques était persuadé que je courais à l'échec.
En réalité, nous ne parlions simplement pas le même langage.
Lui raisonnait en élève « classique ».
Moi, je fonctionnais déjà en stratégie d'optimisation : accepter mes faiblesses, miser sur mes forces et arrêter de perdre de l'énergie là où elle ne produisait aucun résultat.
Avec le recul…
À l'époque, personne ne m'avait parlé de TDAH.
Je n'avais aucun diagnostic.
Je pensais seulement être compliquée.
Aujourd'hui, beaucoup de choses prennent enfin du sens.
Cette capacité à devenir totalement obsessionnelle lorsqu'un sujet me passionne.
Cette incapacité presque physique à me concentrer sur quelque chose qui ne m'intéresse pas.
Cette impression permanente d'être différente.
Ce fonctionnement, sélectif et obsessionnel à la fois, j'en parle plus en détail ici.
TDAH adulte et créativitéMa vie professionnelle n'est finalement que la suite logique
En y réfléchissant, ma vie professionnelle ressemble énormément à ma scolarité.
Je ne suis pas faite pour les horaires rigides.
Je ne suis pas faite pour les tâches répétitives.
Je ne suis pas faite pour faire la même chose pendant quarante ans.
J'ai exercé une quinzaine de métiers.
J'ai changé de voie plusieurs fois.
Je me suis passionnée pour des univers qui n'avaient absolument rien à voir les uns avec les autres.
Et je ne sais toujours pas ce que je ferai dans dix ans.
Pendant longtemps, ça m'angoissait.
Aujourd'hui, je trouve ça plutôt rassurant.
Parce que je crois que les personnes avec un TDAH ont un super-pouvoir.
Celui de ne jamais cesser d'apprendre.
Nous avons cette capacité à plonger dans un sujet jusqu'à en explorer le moindre recoin.
À faire des liens auxquels les autres ne pensent pas.
À rester curieux.
Toujours.
Et si je n'avais jamais été une mauvaise élève ?
Et si, finalement, je n'avais jamais été paresseuse ?
Pendant des années, on m'a répété que je ne travaillais pas assez.
Que je ne faisais pas d'efforts.
Que je pouvais mieux faire si je m'en donnais les moyens.
Avec le recul, je ne crois pas que le problème ait été là.
Le problème, c'est que personne ne savait encore expliquer pourquoi j'étais capable d'apprendre des choses incroyablement complexes lorsqu'elles me passionnaient, tout en étant incapable de retenir une leçon qui ne m'intéressait pas.
Pendant longtemps, on a interprété ce fonctionnement comme un manque de volonté.
Aujourd'hui, je sais que c'est simplement la façon dont mon cerveau fonctionne.
Un cerveau qui travaille de manière sélective.
Un cerveau qui ne manque pas de volonté, mais qui manque parfois de dopamine.
Je ne suis pas devenue médecin.
Je ne suis pas devenue écrivaine, malgré la prédiction de ma maîtresse de CP.
En revanche, je suis devenue quelqu'un qui n'a jamais cessé d'apprendre.
J'ai exercé une quinzaine de métiers.
Je me passionne régulièrement pour de nouveaux domaines.
Je peux passer des nuits entières à apprendre, à comprendre, à expérimenter.
Et finalement, c'est peut-être ça, la plus grande force du TDAH.
Cette curiosité insatiable.
Cette capacité à plonger dans un sujet jusqu'à en explorer le moindre détail.
Aujourd'hui, je ne cherche plus à faire fonctionner mon cerveau comme celui des autres.
J'ai arrêté de lutter contre lui.
J'ai appris à travailler avec lui.
Et si je raconte tout ça aujourd'hui, ce n'est pas pour réécrire mon passé.
C'est parce que si une seule personne lit ces lignes et se reconnaît dans cette petite fille capable d'écrire sept pages sur Peau d'Âne, mais incapable de lire un roman de son plein gré…
Alors toutes ces années où l'on m'a dit que j'étais paresseuse, dispersée ou que je ne faisais pas assez d'efforts n'auront pas été complètement inutiles.
Parce que parfois, un diagnostic ne change pas qui l'on est.
Il change simplement le regard que l'on porte sur toute une vie.
Et si je n'avais jamais été une mauvaise élève ?
Et si je n'avais jamais été paresseuse ?
Et si j'avais simplement eu un cerveau que l'Éducation nationale des années 90 ne savait pas encore comprendre ?
Cette même obstination à faire les choses à ma façon, c'est aussi ce qui finit dans chaque création de la boutique.
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